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Le revenu garanti dans le grand bain démocratique

dimanche 21 juillet 2013, par Olivier Sarrat

L’idée d’un revenu garanti est ancienne. De nombreux projets, variés, contradictoires, parfois antinomiques ont été pensés, voire expérimentés pour partie (voir notamment ce billet à ce sujet). Chaque concepteur ou groupe derrière un projet a naturellement tendance à considérer sa vision comme la meilleure, et les autres comme moins abouties voire dangereuses. C’est ainsi que la construction des idées se fait, que le débat avance, parfois dans une contradiction rhétorique où les mérites de ses contradicteurs peut être reconnue avec cordialité. La question de l’acceptation de cette idée et l’acquisition d’une légitimité suffisante pour être mise en place à grande échelle est davantage absente des quelques lectures, films ou conférences auxquels j’ai pu être exposés sur le sujet [1].

Dans un débat sur le sujet d’un rapprochement EELV - Parti de Gauche tenu chez Mediapart entre Pascal Durand et Jean-Luc Mélenchon, ce dernier a énoncé un axiome fondamental de la méthode politique qu’il voudrait mettre en oeuvre pour bâtir sa sixième république : "je crois à la loi des nombres". Dans son projet de nouvelle constitution, il rappelle souvent que c’est le peuple via le poids de majorités qui façonnera le détail de la loi fondamentale de notre Etat. Il présente donc dans son projet politique une réforme fondamentale qu’il voudrait mener, mais intègre dans son projet les éléments de méthode pour donner à sa réforme tout la légitimité nécessaire.

Le revenu garanti doit-il être versé en monnaie nationale ou avec un panaché de monnaie nationale, locale et de biens en nature ? Doit-on aller vers un revenu de base que chacun peut compléter librement, ou une révision complète du rapport au travail dans lequel le revenu est intégralement versé via des organismes centralisateurs en fonction de la qualification démontrée de chacun ? Les questions se multiplient à l’infini, et les options sont nombreuses et ardemment discutées entre les tenants de chacune des formes de revenu garanti. Mais dans le même temps, une immense majorité de la population n’a même pas conscience qu’il existe une idée comme le revenu universel, ni même que cette idée amène des projets politiques sérieux et de réelles mises en oeuvre. Le projet d’Initiative Citoyenne Européenne (ICE) sur le revenu de base inconditionnel ne fait pas consensus entre les différents projets existants. La mobilisation derrière cette pétition reste faible, et avec la trajectoire actuelle de signatures, nous n’arriverions qu’à 10% de l’objectif de 1.000.0000 de signatures au terme de la période de collecte le 14 janvier 2014. Les avis critiques sur le texte proposé par l’ICE le trouvent trop flou, trop libéral, etc. En poussant à la signature de cette pétition, certains craignent une récupération de leur idée par d’autres dans des termes qui ne leurs conviennent pas. Ils préfèrent le statu quo de l’avance à petite vitesse du débat entre initiés qui progresse lentement au sein des couches les plus politisées de la population, au risque du grand bain démocratique dans lequel certains projets pourraient prendre un ascendant qui leur paraît trop préjudiciable.

La réalité des réformes démocratiques montre que le plus souvent la mise en oeuvre d’une idée arrive nécessairement à une forme de compromis où chacun y retrouve certains points fondamentaux, mais personne n’est pleinement satisfait. L’horizon à moyen terme qui pourrait voir s’instaurer un revenu de base sera de cette forme. Il faut à mon sens décorreler 2 choses : le processus de progression nécessaire de ce débat au sein de la population pour qu’un projet de revenu de base voit le jour un jour, et l’affutage de ces arguments et la constitution pour chacun de son projet de revenu de base idéal.

En France, les personnes se reconnaissant politiquement dans le corpus d’idées baptisé de nos jours "la droite" sont majoritaires sur ceux "de gauche". Considérer la droite comme son ennemi fondamental sur une réforme aussi profonde que celle du revenu de base est contre-productif à double titre. Les corpus d’idées portées par la droite et la gauche évoluent au fil des générations. Certaines idées de gauche deviennent de droite, et certaines font inversemment le chemin dans l’autre sens. Quand on s’intéresse à une idée aussi ancienne que le revenu de base, dont la mise en oeuvre nécessitera un chemin qui peut encore être aussi long que le temps d’une génération, craindre une récupération par la droite semble manquer de perspective. Au contraire, poser les termes du débat sur le sujet sans l’enfermer dans une opposition pour l’instant stérile entre droite et gauche permet de construire une discussion beaucoup plus riche et s’assurer une meilleure diffusion de l’idée. Le vraie débat démocratique final, que tout militant de cette idée de revenu garanti appelle de ses voeux, verra bien assez tôt des clivages gauche-droite apparaître. Ils seront alors nécessaires pour constituer le rapport de force, sanctionné par un vote qui donnera la légitimité nécessaire à la mise en place de ce qui paraît toujours pour l’heure une utopie concrète.

Les militants de la dotation inconditionnelle d’autonomie peuvent craindre que leur idée ne voit pas le jour si ceux du salaire à vie arrivent à prendre plus de poids qu’eux. Les partisans d’un financement du revenu de base par la TVA seraient angoissés de voir que le projet perd de l’ascendant si les défenseurs d’un financement du revenu d’existence majoritairenent par une plus forte taxation des revenus l’emportaient dans l’opinion. Peur de récupération, de voir la cause qu’ils défendent ne pas voir le jour... Ces craintes sont compréhensibles. Mais faut-il davantage se laisser prendre par ces craintes que de s’enthousiasmer de voir certains des grands traits fondamentaux communs de ces projets comme la décorrélation entre travail et revenu repris, réappropriés et reformulés par le plus grand nombre ?


[1Les livres "Pour un revenu sans condition" et "Un projet de décroissance" aux éditions Utopia ; et le film "Le Revenu de base, une impulsion culturelle" de Daniel Häni et Enno Schmidt.

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