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Premiers pas dans la compréhension du revenu universel

dimanche 22 avril 2012, par Olivier Sarrat

Dans une conférence donnée samedi 14 avril à la CNT à Paris, Bernard Friot a fait une projection politique mêlant revenu universel, accroissement de la place relative de la valeur d’usage sur la valeur marchande dans les objectifs de production des entités économiques et sortie du capitalisme. Les points clé que j’ai retenus de son propos sont les suivants. La croissance du PIB et l’extraordinaire écart du PIB par habitant entre pays du Nord et Sud sont dûs pour une importante part à une migration d’un grand nombre d’activités économiques du champ de l’économie autonome au champ de l’économie hétéronome [1]. L’exemple donné par Bernard Friot est par exemple le soin apporté aux personnes âgées : les personnes âgées ne sont pas abandonnées en Chine, mais prise en charge dans les familles de manière autonome sans que la valeur d’usage réelle qu’a ce service ne soit associée à une valeur marchande et n’aille donc faire grossir le PIB. A l’inverse en France, la prise en charge des personnes âgées est une activité économique dont le travail est rémunéré. Le service est bien rendu d’une manière ou d’une autre dans les 2 sociétés, mais c’est seulement dans la société française que ce service ira grossir le PIB. Dans sa projection politique, Bernard Friot propose la mise en place d’un revenu universel financé par une cotisation économique qui serait une part nouvelle du salaire, au même titre que nous avons déjà des cotisations pour le chômage ou la retraite. Son propos, assez révolutionnaire, veut la décorrélation dans les entités économiques entre valeur d’usage et valeur marchande. Chaque citoyen serait rémunéré à partir de 18 ans d’un revenu universel, qui pourrait progresser de 1 à 4 au fur et à mesure de leur vie. Et ce revenu serait fixé et évoluerait pas uniquement sur la décision des entités économiques pour lesquels il travaillerait. En procédant ainsi, la valeur d’usage des produits ou services fournis par cette entité économique pourrait reprendre plus de poids dans la stratégie de celle-ci par rapport à la valeur marchande. Dit autrement, ce fonctionnement permettrait de faire baisser la proéminence de la croissance économique et des profits financiers dans les objectifs des entités économiques pour laisser davantage de place au service réel que l’entité économique donne à ses clients, usagers ou bénéficiaires.

Cette idée fait écho à une autre idée formulée par Michel Bauwens en novembre 2009 dans la conférence TEDxBrussels. Dans sa présentation, titrée "Open Everything", il offre une rare conceptualisation plus avancée de ce que pourrait être une société où les modes de gouvernance horizontaux seraient plus proéminents. L’idée intéressante qu’il avance sur les communautés horizontales est que l’objectif premier de ces communautés est la perfection de la valeur d’usage des services ou produits qu’elles conçoivent, et pas uniquement la supériorité de la valeur d’usage de leurs produits sur ceux de la concurrence comme peuvent le faire les entreprises classiques. Certes, des entreprises portées par des visionnaires ou disposant de moyens particulièrement importants sont capables de viser la perfection de la valeur d’usage. Je pense en particulier au cas d’Apple et aux exigences perfectionnistes de son défunt et mégalomane visionnaire. Mais ce contre-argument rencontre lui-même sa limite quand on intègre la question de la durabilité dans l’évaluation de la valeur d’usage des produits ou services. En effet, dans l’idéal un produit aurait une durée de vie la plus longue possible, mais cet idéal de la valeur d’usage pour les bénéficiaires du produit va contre les contraintes économiques de maintien d’une activité économique pour les entreprises classiques. Voir tout le sujet de l’obsolence programmée.

Les communautés horizontales fonctionnent sur le libre investissement de leurs membres (ou du moins sur la porte toujours laissée ouverte pour ce libre investissement). Portées par bien plus de motivations propres de leurs membres, elles participent donc à de l’activité plus autonome qu’hétéronome. Et cette motivation de leurs membres est en grande partie portée par la recherche de l’excellence dans la valeur d’usage de ce qu’elles produisent. De la même manière, les entités économiques dans le fonctionnement proposé par Bernard Friot, en remettant la valeur d’usage au centre de leur objectif, produiraient des biens ou services de meilleure qualité et plus durables. Ceci laisserait penser donc qu’en mettant en place un revenu universel, on pousserait dans la direction d’une économie centrée sur la valeur d’usage, qui serait à la fois une économie plus durable et une économie plus ouverte aux communautés horizontales. On pourrait parler peut-être alors de modèle économique possible pour une société à gouvernance horizontale.

Si on ouvre tout cela à la critique, il reste tout de même une incompréhension majeure pour moi dans les propos de Bernard Friot et toute l’idée d’un revenu minimum universel. Si ce revenu est payé dans sa globalité (cotisations comprises) par une cotisation économique faisant partie du salaire brut avec d’autres cotisations, la part à garder pour l’investissement et le salaire net de la valeur économique complète donnée à chaque citoyen, et si ce système est généralisé, comment cela fonctionne-t-il ? Dit autrement, si la source de financement du salaire brut total de tous les citoyens d’une population est la cotisation prélevée sur le salaire brut de chacun, comment cela fonctionne-t-il ?


[1Je reprends les termes autonome/hétéronome appliqués à l’économie de la lecture récente que j’en ai faits dans le Manifeste du mouvement Utopia. Ce manifeste reprends lui-même ces termes d’André Gorz et Ivan Illich. Une activité économique gérée de manière autonome se fait seul avec ses propres ressources ou en petite collectivité familiale ou locale. A l’inverse, une activité économique menée de manière hétéronome dépend plus largement d’un marché et ne procède pas directement de soi.

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